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User deleted #7138334
3 août 2022
Frère et soeur, un film d'Arnaud Desplechin

Frère et soeur, un film d'Arnaud Desplechin

Malgré quelques clichés, ceux de l'écrivain opiomane, de l'actrice alcoolique et du jeune frère homosexuel, le film aborde avec une belle fluidité les questions de tensions intrafamiliales et d’introspection.

L’introspection pour avancer, pour se connaître et pouvoir évoluer.

Le pardon comme objectif.

On ne saura pas l’objet de leur discorde. D’ailleurs les fâcheries entre frères et sœurs sont souvent peccadilles vite oubliées. Mais entre Louis et Alice, la haine s’est installée. Un mur infranchissable. Une prison. Alice le reconnaitra, elle ne peut détruire ce qu’elle a construit. La haine absolue, la rupture totale, le rejet définitif. Une haine contagieuse.

Une gangrène familiale.

Si le journaliste est amoureux de sa question, Alice ne serait-elle pas amoureuse de sa haine ?

On sait que l’ainé d’une fratrie peut ressentir de la jalousie à la naissance d’un autre enfant, et qu’il peut régresser, ne pas vouloir grandir. On sait que le puiné peut jalouser l’ainé, vouloir être le premier, jalouser la première place. On connait la déception de ne pas être l’unique objet de l’amour parental. On ne peut s’empêcher de penser à Abel et Caïn.

D’ailleurs le père se nomme Abel. Dans le livre de la genèse, Caïn, adulé par sa mère tue Abel. Ce clin d’œil biblique laisse à penser que dans le film, les parents symbolisent une famille mythologique. Arnaud Desplechin nous parlerait d’un mythe fondateur. L’enfant mort renverrait-il à une mort sacrificielle ?

Le film nous parlerait-il du mythe de Caïn et d’Abel, récit universel, fondateur puisque premier meurtre qui dénonce l’universalité du mal, et son caractère énigmatique. Le mal existe. Il est partout.

Il est impénétrable. Incompréhensible comme la haine d’Alice.

Cette animosité est-elle apparue à la naissance de Louis ? ou plus tardivement ? Louis a longtemps admiré Alice. Ils ont eu de beaux moments de partage dans l’enfance. Alors on cherche l’origine de ce conflit fratricide. On pense au pire et certaines scènes nous y incitent, celle de la synagogue (interdit de l’inceste : tu ne verras pas le corps nu de tes parents), celle où Louis entièrement dévêtu partage le couchage d’Alice…

Une telle haine, une telle désunion contre nature peut-elle être dûe à un acte gravissime, contre nature ? Arnaud Desplechin nous dirait-il que l’amour entre frère et sœur se double d’un amour incestueux ?

Mais rien ne confirme cette thèse. Tout est plus subtil. L’ombre de l’inceste ne fait que planer.

Louis et Alice sont-ils des êtres méchants, méprisables, haïssables ? Cela expliquerait leur détestation. Non ils sont, l’un comme l’autre, des êtres sensibles, aimants, talentueux.

Non, ni acte monstrueux, ni personnages haïssables. Seulement une grande souffrance. Or la souffrance isole et renforce donc leur séparation.

Une haine inexpliquée. Si ce n’est le dernier mot prononcé par Alice à la fin du film : l’envie.

L’analyse de ses sentiments à l’endroit de son frère, nous oriente vers une souffrance narcissique. L’envie qu’elle a ressentie le soir de la publication du livre de Louis. Elle a besoin d’être admirée (la notoriété au théâtre, la jeune roumaine…).

Or si elle interprète les auteurs, lui est auteur. Elle se sent dépassée, surpassée par ce frère reconnu à son tour, apprécié, encensé. Elle en ressent une blessure. L’envie la ronge. Elle choisit et impose à son entourage la mise à l’écart de son frère qui se réfugie dans l’imaginaire et la création poétique et littéraire. Il s’envole au-dessus du contingent tel un personnage de Chagall.

https://arthive.com/fr/marcchagall/works/366251~Sur_la_ville

Elle lui reproche de s’inspirer de sa vie, de puiser dans la réalité de leurs rapports. Elle dénonce sa voracité. Elle est devenue sa muse, sa source d’inspiration. En devenant objet des livres de son frère, Alice se sent elle niée comme artiste interprète, sujet créateur ? Elle ne domine plus l’écriture par son interprétation. Elle est le point de départ d’une création. Une matière.

Est-ce donc leur dimension artistique qui les sépare ? leur complémentarité deviendrait-elle obstacle ? Le réel est complexe.

Est-ce leur trop grande proximité qui les conduit à une sorte de rivalité inavouée ? L’amour fraternel accentuerait-t-il la compétition artistique ?

La détestation que se vouent Louis et Alice les éloignent, mais aussi inévitablement les relie. Un nœud gordien les maintient l’un à l’autre. Malgré le silence et la distance.

On pense à des couples célèbres d’artistes, amis ou amants, devenus définitivement « ennemis » et réunis dans la postérité : Van Gogh et Gauguin, Zola et Cézanne, Camille Claudel et Auguste Rodin…

Dans Frère et sœur, les aléas de la vie servent la réconciliation (l’accident des parents, l’admiratrice roumaine, les courses au supermarché). La vie ne suit pas le chemin qu’Alice a décidé de s’imposer et d’imposer à son entourage.

La vie est plus forte que la haine.

Pour Arnaud Desplechin, la haine ou la colère, ne serait qu’une « illusion à dissiper ».

La fiction (le film) aurait ce pouvoir de dissoudre la jalousie.

Si l’amour peut se transformer en haine, la haine peut se retourner en amour.

Et la paix, enfin, revenir.

Film déconcertant par moment, en même temps, lumineux et mystérieux.

Michèle Bartolini

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